Nicolas Warocqué 1773 – 1838

Nicolas Warocqué, le fondateur de cette dynastie, est né à Mons en 1773 dans une famille relativement aisée : son père tenait la boutique du « Cornet d’or », détenait le droit de bourgeoisie et le titre d’homme de fief, personnage officiel devant lequel les habitants pouvaient passer certains actes comme les testaments, les emprunts, les baux à ferme, etc.

Il fait partie de ces jeunes gens qui, montés contre l’absolutisme et les privilèges, vont jusqu’à s’engager comme volontaires dans l’armée française, qui venait de conquérir nos provinces et de susciter l’enthousiasme chez certains en se présentant comme l’ennemi  du tyran autrichien. Promu rapidement au grade de capitaine de cavalerie légère en raison de !a levée massive d’hommes par la République, il se trouve ramené au grade de sous-lieutenant lors de la réaction thermidorienne, parce qu’on le considère comme robespierriste. Déçu de ne pas retrouver ses galons perdus, il quitte l’armée et rentre à Mons au moment où les autorités départementales, un an environ après l’annexion des Pays-Bas autrichiens et de la principauté de Liège, transformés en départements français, commencent à vendre les biens confisqués surtout aux communautés religieuses (1796).

Sans s’embarrasser de scrupules, il y voit l’occasion de gagner sa vie en achetant ces « biens noirs » pour des personnes désireuses de ne pas se découvrir. L’argent ainsi gagné s’ajoutant à l’héritage de ses parents, Nicolas I ‘investit dans quelques propriétés importantes. Son frère Isidore, par contre, ne se limite pas à ce rôle d’agent immobilier, il devient marchand de charbon, entrepreneur de travaux publics et même banquier.

Tous deux s’allient à leur voisin et ami, Jean-Baptiste Hardenpont, marchand de charbon montois qui, en 1801, obtient du Premier Consul Bonaparte la concession du « Parc de Mariemont », c’est-à-dire le droit d’exploiter le charbon dans l’ancien domaine de Charles de Lorraine, et ils cherchent des capitaux nécessaires à la réussite de l’entreprise en s’associant avec Charles Duvivier, beau-frère d’Isidore, et surtout avec un banquier belgo-parisien, P.-F. Tiberghien, qui avait été en relation d’affaires aussi avec les Warocqué et qui, comme eux, avait acheté des biens nationaux, notamment l’abbaye de Saint-Denis-en-Broqueroie, près de Mons, où il installera deux fabriques de cotonnades à l’anglaise.

Ensemble ils constituent une société à trente-deux parts. Chacun des signataires souscrit sept parts, excepté Nicolas Warocqué qui en prend quatre seulement, mais qui devient administrateur responsable de l’entreprise, probablement parce qu’il est disponible et doté des vertus de chef.

Grâce à leurs relations dans les milieux départementaux et à Paris, les sociétaires de Mariemont obtiennent deux concessions contiguës à la leur, celle de Chaud-Buisson (1805) et celle de l’Olive (1806) pour former ainsi un bloc de Il50 ha où l’on peut aisément respecter les nouvelles normes d’exploitation imposées par le gouvernement et contrôlées par le Corps des mines.

À une époque où l’ingénieur d’entreprise n’est pas né, il faut une grande audace pour se lancer dans pareille aventure où l’on doit tout créer et tout connaître. Nicolas Warocqué accepte le risque. Nommé administrateur pour un an, il règle tellement bien les différents problèmes de l’équipement, du recrutement de la main-d’œuvre, de I ‘organisation du travail, de la comptabilité, de la compression du prix de revient, de l’écoulement de la production, toujours accrue par une demande de plus en plus élevée, qu’il reste responsable de l’entreprise jusqu’à sa mort en 1838 et qu’il peut assurer la succession à son fils.

Lors de l’assemblée générale du 21 germinal an Xlll (Il avril 1805), on constate que la dépense s’élève à 555.769 livres, alors que la recette atteint seulement 166.545 livres, ce qui représente un déficit de 389.224 livres, facilement explicable par les travaux d’enfoncement, l’achat du matériel adéquat et les diverses constructions. On couvre ces investissements par des appels de fonds aux actionnaires, puis par des emprunts et par la création de deux actions nouvelles en faveur de Lenoir et Carpentier, qui sont intervenus à Paris pour obtenir les concessions de Chaud-Buisson et de l’Olive.

L’ampleur du risque fait reculer les timorés et les moins fortunés, ce qui provoque diverses répartitions des parts. Certaines difficultés financières rencontrées à la fin du régime français par Isidore Warocqué l’amènent à vendre quatre actions au général Maison. La crise économique qui suit l’indépendance de la Belgique entraîne la débâcle du banquier montois qui cède deux « deniers » à la Société de Mariemont pour s’acquitter d’une dette envers elle et vend ses cinq dernières actions à son neveu Abel avant de sombrer dans la faillite et de s’exiler à Dunkerque, où il vivra aisément d’une généreuse pension versée par son frère d’abord, par son neveu ensuite.

Nicolas Warocqué peut, jusqu’alors, régler à la satisfaction générale tous les problèmes inhérents à la création et au développement du charbonnage. Mais certains actionnaires se méfient de lui après la faillite d’lsidore.Il leur tient tête avec virulence et toujours avec l’appui du général, devenu maréchal, Maison, satisfait de toucher un dividende annuel moyen de 17,66 %.

La reprise des affaires et l’augmentation du profit calment les esprits. On accroît le traitement de l’Administrateur, on multiplie les cadeaux, on lui accorde, à partir de 1836, un tantième de 4 % sur les bénéfices réalisés après prélèvement des dividendes, parce que, selon N. Warocqué, aucune autre entreprise ne réalise de pareils gains. En 1838, le bénéfice net représente 50% des recettes ordinaires, ce qui permet de distribuer un dividende de 24.000 livres par action, qui dépasse le capital investi et l’intérêt composé de ce capital. C’est un rapport de 105,35 % et même supérieur à 200 % si l’on ne tient compte que des « mises » et non des intérêts.

Ces résultats étonnants s’expliquent par un charbon de qualité, facile à exploiter, ensuite par une demande de plus en plus élevée due à l’emploi de la houille comme combustible, à la multiplication des fabriques et des machines à vapeur.

Malgré cet ensemble de circonstances favorables, l’entreprise n’aurait pu enregistre un succès aussi brillant sans un administrateur compétent et énergique, capable de discipliner et de former une main-d’œuvre inexpérimentée venue d’horizons différents.

Comme il vit à l’époque du patronat de droit divin, Nicolas Warocqué met en vigueur, avec une extrême sévérité, un code disciplinaire approprié aux nécessités de la grande industrie. Il avait lutté jadis pour l’égalité et les droits formels des citoyens, mais, adulte, il oublie ses beaux principes : il s’est débrouillé pour être du beau côté, aux autres d’en faire autant.

Il ne limite pas son activité à Mariemont. En 1819, il participe à la création de la nouvelle société du charbonnage de Sars-Longchamps à Saint-Vaast et en devient l’administrateur général. Il  réorganise l’exploitation, la modernise et réalise des bénéfices qui lui permettent de distribuer un dividende oscillant entre 1500 et 3500 F par action au lieu de 200 à 300 F précédemment. Mais là aussi le climat se modifie lors de la faillite de son frère au point qu’il préfère quitter la direction du charbonnage (1832), mais il devra s’expliquer, même devant les tribunaux, sur ses comptes forts embrouillés.

Nicolas Warocqué, très dur envers ses ouvriers, se montre tout aussi intransigeant à l’égard de ses concurrents. En 1821, il constate que son voisin, le charbonnage de Bascoup, a empiété sur sa concession et déverse ses eaux dans son exploitation. Il harcèle le Corps des mines et les autorités compétentes pour qu’elles exigent des travaux très coûteux. Son but est d’alourdir les dépenses de son rival afin de décourager certains actionnaires et de les amener à vendre leurs titres qu’il achètera en sous-main par l’intermédiaire de G.-H. Van Volxem , avocat du charbonnage de Bascoup et beau-frère d’Abel Warocqué. L’importance de ses acquisitions provoque, dès 1833, l’entrée de celui-ci dans le Conseil d’administration. Cinq ans plus tard, les Warocqué détiennent près de 50 % des actions de Bascoup.

Comme un certain nombre de patrons charbonniers, Nicolas Warocqué s’intéresse aussi à la métallurgie au moment où celle-ci connaît sa révolution technique et remplace le bois par le coke pour la fusion du minerai. Il se trouve même un moment à la tête de la « Société de Hourbes-sur-Sambre. Hauts Fourneaux, Forges et Fonderies N.-J. Warocqué et Cie ». Il  a quelques discussions orageuses avec le banquier montois A. Destombes, devenu administrateur, qui veut augmenter le capital pour construire un deuxième haut fourneau au coke.il  perd le contrôle de l’entreprise qui, en 1846, doit faire appel à des capitaux français. Son intervention financière dans les forges de Clabecq ne lui rapporte guère plus. Après sa mort, sa famille se décide à vendre son tiers des titres pour 40.000 F et se déclare satisfaite d’en « retirer à peu près » son capital. On a vu que la faillite d’Isidore Warocqué avait entraîné des remous au sein des sociétés de Mariemont et de Sars-Longchamps; elle provoque aussi des pertes d’argent considérables.

Nicolas Warocqué doit payer près de 400.000 F à son beau-frère, le banquier valenciennois G. Serret, pour avoir voulu apurer une dette d’Isidore et éviter un drame familial. Le Domaine exige aussi le  Paiement de traites qui restent dues sur des bois qu’il avait achetés avec son frère. Enfin, il  prétend que celui-ci l’a mis en rapport avec les frères Dooms, distillateurs à Lessines dont la faillite en 1836 lui coûte la bagatelle de 450.000 F.

Nicolas Warocqué, à la recherche de tout ce qui peut mettre en évidence sa promotion sociale, devient en 1805, Bourgmestre de Morlanwelz, une localité de 1250 habitants. Pendant un quart de siècle tout se passe bien pour lui, mais en 1830, lors des journées révolutionnaires, il fait « tous ses efforts pour empêcher le départ des patriotes qui voulaient voler à la défense de Bruxelles », parce qu’il redoute la crise qui devait résulter du divorce entre la Belgique et la Hollande. Cette attitude lui vaut d’être destitué de sa fonction de bourgmestre par le Gouvernement provisoire, puis d’être cité devant les tribunaux par les nouvelles autorités communales qui considèrent comme illégal l’achat de l’ancien moulin banal en 1825.

Nicolas Warocqué fait partie de ces hommes nouveaux qui, au début du 19e siècle ont réussi grâce à leur esprit entreprenant, à leur intelligence, à leur volonté de puissance mais aussi, parfois, à leur manque de scrupules et à leur caractère impitoyable.Il faut bien avouer qu’on ne s’y retrouve pas plus dans ses comptes personnels que les experts ne s’y retrouvèrent dans ceux du charbonnage de Sars-Longchamps. Même si l’on sait que ses actions de Mariemont lui rapportèrent en moyenne 25.250 F par an de 1816 à 1829 et 32.875 F de 1830 à 1838, on s’explique difficilement la fortune amassée en une quarantaine d’années lorsqu’on connaît les sommes perdues lors de la faillite des Dooms et de son frère, la pension versée à ce dernier, qui correspond à peu près à son traitement de Mariemont.

Sa veuve lui survivra pendant plus de vingt ans. L’héritage sera partagé entre son fils Abel et sa fille Mélanie, épouse d’Édouard Hamoir de Valenciennes, une autre fille, Mathilde, étant morte à l’âge de 14 ans