Raoul Warocqué (1870-1917)
Raoul Warocqué né à Bruxelles le 4 février 1870, fut formé par divers précepteurs. Il perdit son père à l’âge de 10 ans. Son caractère capricieux se heurta souvent à l’autorité maladroite de sa mère, fort ébranlée par la mort de son mari « doux, gentil et attentionné ».
La médiocrité de ses résultats à l’athénée d’lxelles incita celle-ci à l’envoyer doubler sa quatrième année au collège Bossuet à Paris où il pourrait subir l’heureuse influence de son oncle, Ernest Orville. Au lieu de s’assagir, il fut renvoyé pour indiscipline, mais il put terminer ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand, hébergé chez un certain Saquet.
Sans avoir obtenu son baccalauréat, on le retrouve inscrit à la Faculté de droit de I ‘Université de Bruxelles. Il réussit ses premiers examens et même celui d’attaché de légation. Mais il rata tout par la suite et quitta l’Université pour s’occuper des affaires familiales menacées par les frasques de son frère Georges.
Il aimait le plaisir sous toutes ses formes. Il mena joyeusement la vie d’étudiant, brossant ses cours pour rechercher « de l’antiquaille », organiser des chasses, jouer au tennis,paniciper à des bals et des cotillons, faire la conquête de jolies jeunes filles avant de fixer son choix sur Berthe Foulon à laquelle il restera attaché jusqu’à sa mort et qu’il couchera sur son testament, en dépit des exhortations de sa mère qui recherchait, dans ses relations, une riche héritière, agréable de préférence, digne d’épouser son fils et de lui donner des héritiers. Mais Raoul resta indifférent aux avis de sa mère et refusa de répondre aux déclarations amoureuses de ses deux cousines, Marie et Renée Orville. Il préféra le célibat soit parce qu’il était trop attaché à Berthe Foulon et qu’il ne voulait pas, comme disait sa mère, supprimer cet obstacle vivant qui pourrait donner aux parents des craintes pour le bonheur futur de leur fille, soit pour des raisons plus secrètes encore.
En dépit des oppositions, il y avait un point commun entre la mère et le fils : le plaisir de recevoir les grands de ce monde. Ils organisèrent à Mariemont, parfois à la demande de Léopold Il, de fréquentes réceptions et des banquets pantagruéliques en l’honneur de délégations chinoises, russes, françaises ou anglaises venues dans notre pays pour affaires. La réception offerte au prince Albert en 1903 resta l’exemple le plus frappant : plus de trois mille invités furent conviés au déjeuner servi dans les halls dressés au milieu de la cour d’honneur de l’ancien château de Charles de Lorraine.
Raoul Warocqué représente l’exemple parfait d’un grand bourgeois du 19e siècle : un homme qui détient les trois pouvoirs : économique, politique et social, un collectionneur et un philanthrope.
Son compte en banque révèle à sa majorité un solde créditeur de 222.315 F et des titres d’une valeur de 671.419 F, auxquels il faut ajouter ses actions de Mariemont et de Bascoup, des biens immobiliers et, sans doute, un peu d’argent liquide, le tout provenant de son père et de sa grand-tante, Mélanie Hamoir-Warocqué.
Il géra bien cette fortune : un compte approximatif conclut à une augmentation de capital de 350.000 F en dix mois. Mais on sait qu’en 1892 et 1893 il dut emprunter 2.500.000 F, vendre une partie des titres et des terrains pour payer les dettes de Georges. Raoul et sa mère eurent l’intelligence de sauvegarder leurs intérêts dans les charbonnages de Bascoup et de Mariemont où ils détenaient respectivement la moitié et environ le tiers des actions. Dès lors, les indemnités d’administrateur-délégué, les tantièmes et les dividendes leur permirent de rétablir assez rapidement la situation.
Raoul Warocqué surveillait de très près la destinée de ses capitaux. Il contribua à créer et à développer les industries de la région du Centre (Baume-Marpent, le Thiriau, Gilson, Cida, les Aciéries d’art, etc.) ; il prit un certain nombre de participations importantes dans divers établissements du pays (les Abattoirs d’Anderlecht-Cureghem, la Banque Nationale, le Crédit Foncier, les Forges de Clabecq, la Compagnie Auxiliaire d’Électricité, les charbonnages de Campine, etc.) et aussi de l’étranger (l’Arbed, les Asturiennes des mines, les charbonnages de Lincheng et de Kaïping en Chine, etc.). Mais il ne s’intéressa guère aux affaires coloniales en dépit de son amitié avec Léopold Il.
Pour assurer à sa domination économique les bases politiques indispensables, il suivit l’exemple de ses ancêtres et se lança dans la politique. Il entra au Conseil provincial du Hainaut en 1896 et devint député libéral de l’arrondissement de Thuin en 1900. Cantonné dans l’opposition, il ne joua pas un rôle de premier plan, mais il déposa un certain nombre de propositions de lois sociales et son influence dans les milieux politiques fut considérable en raison des puissances qu’il pouvait mettre en action.
Anticlérical convaincu, il ne dédaignait pas de collaborer avec des industriels bien connus pour leurs opinions catholiques, tels Évence Coppée et André Dumont.
Il inaugura sa fonction de bourgmestre de Morlanwelz en faisant installer à ses frais une nouvelle conduite d’adduction d’eau. Il participa financièrement aux grands travaux de voirie réalisés dans la commune et tenta d’élever le niveau intellectuel et moral de ses concitoyens en développant l’enseignement à tous les niveaux et en subsidiant quantité de cercles culturels et sportifs. Cette façon d’exercer son pouvoir social, il l’accrut en contrôlant un journal créé à La Louvière en 1897, « Les Nouvelles », chargé de répandre l’idée que la grande bourgeoisie était bien la classe la plus digne de diriger.
Son intérêt de collectionneur se porta dans plusieurs directions : les porcelaines de Chine et de Tournai, qu’il acheta au gré des circonstances, les objets des époques romaine et mérovingienne, acquis grâce aux fouilles qu’il fit entreprendre dans la région, les médailles, les livres et les reliures, qu’il choisit avec le concours d’un bibliophile averti, G. Van der Meylen, les chefs-d’œuvre des grandes civilisations méditerranéennes, sélectionnés par son ami F. Cumont, grand spécialiste de l’histoire grecque et romaine. Ses nombreux voyages en Russie (1896), en Chine et au Japon (1910), en Égypte (1912), aux Indes (1914) et dans divers pays européens lui fournirent l’occasion de rapporter à Mariemont quelques-unes des grandes pièces qui décorent le musée et le parc.
Il s’intéressa très tôt au riche passé de Morlanwelz, s’informant sur les ruines datant de l’époque romaine trouvées près du Placard en 1879-1880 par J. Fiévet et E. Peny, sur le château fort édifié au 12e siècle par Eustache 1 du Roeulx, sur le prieuré de Montaigu, construit en 1615 grâce aux largesses des archiducs Albert et Isabelle, sur le moulin banal datant du moyen âge, restauré en 1754, acheté par son arrière-grand-père Nicolas en 1825, ce qui, à partir de 1831, donna lieu à un procès interminable. En 1892, il fit dégager par E. Peny la fontaine aux armoiries de la gouvernante Marie-Élisabeth qui, en 1736, avait voulu créer une station thermale concurrente de Spa, et il collectionna tous les documents anciens relatifs à cette expérience. Quatre ans plus tard, il acheta un terrain de deux hectares sur lequel il fit faire des fouilles par son dévoué collaborateur, E. Peny, pour retrouver les ruines de l’abbaye cistercienne de l’Olive créée au 13e siècle, incendiée par les Français en 1794, saccagée par les pillards, tout à fait démolie en 1868 par un certain Hubaut qui paya 400 F au charbonnage de Mariemont, propriétaire du site, pour pouvoir effectuer ce travail et emporter les matériaux. L’importance des découvertes l’incita à édifier un petit musée in situ pour protéger tout ce qu’on avait dégagé.
Malheureusement, son légataire universel négligea complètement ces riches vestiges du passé et il est difficile aujourd’hui de retrouver simplement leur emplacement. ll fit aussi rechercher dans les archives et les musées tout ce qui se rapportait au pavillon de chasse édifié à Mariemont par Marie de Hongrie en 1546, aux travaux effectués au temps des archiducs Albert et Isabelle pour transformer ce modeste bâtiment en une résidence princière entourée d’un splendide jardin à l’espagnole, à la construction en 1756 d’un nouveau château par Charles de Lorraine, dont les ruines subsistent encore dans le parc.
Mais c’est surtout l’aspect philanthropique qui marque sa mémoire. Il estimait qu’il avait une mission à remplir vis-à-vis de la société qui l’avait enrichi. Ainsi s’expliquent ses efforts pour développer l’enseignement primaire et professionnel dans sa commune, la création de l’institut d’anatomie à l’Université libre de Bruxelles, de l’institut commercial des industriels du Hainaut à Mons, d’une école laïque à Binche, d’une crèche, d’un orphelinat, d’une maternité, d’un athénée, d’un lycée, d’une École normale à Morlanwelz.
Il accorda aussi son aide financière à Paul Pastur pour créer à Charleroi une école et des ateliers d’apprentissage pour accidentés du travail et estropiés. Il étendit sa générosité à bien d’autres œuvres encore, qui n’étaient pas nécessairement laïques.
Quand la guerre survint, il se dépensa dans les comités de secours et de ravitaillement, il intervint auprès des autorités allemandes pour éviter les déportations et il aida beaucoup de familles dans la misère.
Ce dernier descendant de la dynastie des Warocqué mourut célibataire à Bruxelles en 1917, âgé de 47 ans. Il légua la plus grosse partie de sa fortune (une cinquantaine de millions de francs-or) à son ami Léon Guinotte, administrateur-directeur-général des charbonnages de Mariemont-Bascoup, et à son épouse, Louise Van der Stickelen, qu’il avait courtisée dans sa jeunesse. Il n’oublia pas sa maîtresse, Berthe Foulon, sa cousine, Renée Orville, son cousin, I. Orban, l’hôpital Louise, le bureau de bienfaisance de Morlanwelz, les Ursulines de Bruxelles, ses serviteurs, les ouvriers et employés des charbonnages de Mariemont-Bascoup, la Ligue nationale contre la tuberculose. Il légua àla province du Hainaut les institutions scolaires et à la commune de Morlanwelz la crèche, la maternité, l’orphelinat, le bassin de natation. Il se contenta d’un modeste souvenir pour ses amis, Charles Brunard, qui l’avait amené à la franc-maçonnerie, et Adolphe Max, dit Faty, alors déporté en Allemagne. Mais il eut l’intelligence de léguer à l’État le musée avec ses collections et le parc : c’était la meilleure façon d’assurer la conservation de ces témoins du dynamisme de toute sa famille.





